À retenir
L'essentiel
La hauteur métacentrique GM est la distance entre le centre de gravité G du navire et son métacentre M. Elle mesure la vigueur avec laquelle le navire se redresse quand il commence à gîter : positive, il revient ; nulle, il reste où on le laisse ; négative, il part.
- Trois points gouvernent tout : G le centre de gravité (il dépend du chargement), B le centre de carène (il dépend de la forme immergée), M le métacentre.
- GM = KM − KG. Le chantier te donne KM par le tirant d'eau ; c'est toi qui fais bouger KG en chargeant.
- Couple de redressement = déplacement × GZ, et aux petits angles GZ = GM × sin θ. Sans GM positif, pas de couple.
- Tout poids qui monte fait monter G et mange du GM. Le givrage et les palanquées hautes sont les cas classiques.
- Une surface libre de liquide agit comme si G montait, sans qu'aucun poids ne se soit déplacé. C'est l'ennemi silencieux.
- Une gîte permanente sans cause évidente n'est pas un détail de confort : c'est le symptôme d'un GM négatif jusqu'à preuve du contraire.
Règle d'or
Le poids qui monte tue la stabilité, l'eau qui bouge la tue sans prévenir.
Trois points décident de tout : G, B et M
Quand j’ai commencé à réviser la stabilité, j’ai perdu deux soirs à essayer d’apprendre des formules avant d’avoir compris le dessin. C’est l’inverse qu’il faut faire. La stabilité transversale, c’est trois points sur une coupe du navire, et une histoire de bras de levier entre deux forces.
Ton navire flotte parce que deux forces égales s’opposent. Le poids total, appliqué au centre de gravité G, tire vers le bas. La poussée d’Archimède, appliquée au centre de carène B, pousse vers le haut. Quand le navire est droit et en équilibre, ces deux forces sont égales et sur la même verticale : rien ne tourne.
Définition
Centre de carène (B)
Le centre de gravité du volume d’eau déplacé par la partie immergée de la coque. Il ne dépend que de la forme immergée, jamais du chargement. Dès que le navire gîte, la forme immergée change et B se déplace vers le côté qui s’enfonce.
C’est ce déplacement de B qui fait tout. Incline le navire d’un petit angle : le côté bas s’enfonce, le côté haut sort de l’eau, la carène change de forme, et B glisse vers le côté bas. Le mouvement qui compte est transversal, pas vertical : c’est ce décalage latéral qui va créer le bras de levier. G, lui, ne bouge pas — rien n’a été déplacé à bord. Les deux forces ne sont plus alignées : elles forment un couple.
Trace maintenant la verticale qui passe par la nouvelle position de B. Elle coupe l’axe de symétrie du navire en un point : c’est le métacentre M. Aux petits angles, M reste pratiquement fixe, et c’est précisément ce qui rend le raisonnement utilisable.
Stabilité transversale — K, B, G, M
Sur un navire droit, poids et poussée s'équilibrent sur la même verticale. Dès qu'il gîte, un bras de levier GZ apparaît entre les deux — c'est lui qui crée le couple de redressement.
GM positif — M au-dessus de G — le navire revient
GM nul — M confondu avec G — le navire reste où il est
GM négatif — G au-dessus de M — le navire part
Le programme du capitaine 200 demande de savoir refaire ce dessin : « décrire à l’aide de schémas les forces appliquées au centre de gravité du navire et au centre de carène ». Entraîne-toi à le tracer de mémoire, dans l’ordre — la coque, la flottaison, K, B, G, M, puis les deux flèches. Cet empilement K, B, G, M est celui d’un navire de charge ou de pêche normalement chargé, et c’est le cas de figure attendu à l’examen ; sur une coque très lestée dans les fonds, G peut se retrouver sous B, ce qui ne change rien au raisonnement mais déplace le dessin.
Définition
Hauteur métacentrique (GM)
La distance entre G et M, comptée positivement quand M est au-dessus de G. En pratique on l’obtient par différence de deux hauteurs mesurées depuis la quille : GM = KM − KG.
Cette écriture dit quelque chose d’important sur ton métier. KM ne t’appartient pas : il dépend de la forme de la coque et du tirant d’eau, le chantier te le donne sous forme de courbe ou de table dans les documents du navire. KG t’appartient entièrement : c’est la hauteur du centre de gravité, et elle change à chaque palanquée que tu embarques, à chaque tonne de gasoil que tu brûles. La stabilité d’un navire ne se joue donc pas au chantier, elle se joue à chaque chargement.
Trois situations, trois comportements :
- GM positif — M est au-dessus de G. Le couple ramène le navire droit. Équilibre stable.
- GM nul — M et G sont confondus. Aucun couple ne naît de la gîte : le navire reste à l’angle où tu l’as laissé. Équilibre indifférent.
- GM négatif — G est au-dessus de M. Le couple aggrave la gîte au lieu de la corriger. Équilibre instable.
Pourquoi GM mesure la stabilité : le couple de redressement
Le couple qui redresse le navire vaut le produit de deux choses : le poids total et la longueur du bras de levier entre les deux forces.
Définition
Bras de levier de redressement (GZ)
La distance horizontale entre la verticale du poids passant par G et la verticale de la poussée passant par le nouveau centre de carène. Elle s’exprime en mètres et varie avec l’angle de gîte.
Le moment de redressement s’écrit donc moment = Δ × GZ, où Δ est le déplacement du navire. Et aux petits angles, la géométrie donne une relation simple :
GZ = GM × sin θ
Deux conséquences pratiques. D’abord, sans GM positif, il n’y a pas de bras de levier : GZ naît de GM, pas l’inverse. Ensuite, cette formule n’est vraie que tant que M reste fixe, c’est-à-dire aux petits angles — disons jusqu’à une dizaine de degrés sur une coque classique. Au-delà, le pont s’immerge d’un bord, le bouchain sort de l’autre, la géométrie n’obéit plus, et il faut passer à la courbe complète des bras de levier.
Voir aussi
Lire une courbe des bras de levier de redressement : GZ maximum, aires en mètre-radian, seuils réglementaires, et le piège des critères qui changent selon le navire.
Ce qui se passe quand on dépasse les petits angles : lire et exploiter la courbe GZ.
Raide n'est pas synonyme de sûr
Un GM élevé donne un navire qui se redresse violemment : roulis court, accélérations dures, matériel qui casse et équipage épuisé. Un GM faible donne un navire mou, confortable, mais dont la marge d’erreur se réduit. Le programme du capitaine 200 ne te demande pas de maximiser GM, il te demande d’expliquer ce qui le modifie. Un correcteur qui entend « plus GM est grand, mieux c’est » sait qu’il a en face de lui quelqu’un qui a appris la formule sans le métier.
Il existe un indice gratuit et permanent de ton GM : le roulis. Un navire raide roule court et sec, un navire mou roule long et lâche. Le recueil international de règles de stabilité à l’état intact de 2008 formalise ce lien par une période de roulis approchée où GM figure au dénominateur, sous une racine carrée : quand GM diminue, la période de roulis s’allonge. Tu n’as pas besoin de la formule au quart. Tu as besoin du réflexe : si ton navire s’est mis à rouler plus mollement qu’à l’habitude sans que la mer ait changé, ton GM a diminué, et il faut chercher pourquoi avant de continuer.
Ce qui déplace G : embarquer, débarquer, ripper
Le programme du capitaine 200 demande explicitement d’expliquer les modifications de l’équilibre et de la stabilité transversale par déplacement, addition ou soustraction de poids. Trois gestes, trois effets, et ils se raisonnent tous de la même façon : G se déplace toujours vers le poids ajouté, et s’éloigne toujours du poids retiré, parallèlement au mouvement.
Tu embarques un poids
G se déplace en ligne droite vers le point où tu poses la charge. Charge basse, G descend et GM augmente. Charge haute, G monte et GM diminue. Une palanquée posée sur le pont supérieur est le cas d’école du poids qui coûte cher en stabilité alors qu’il paraît modeste sur la balance.
Tu débarques un poids
G s’éloigne du point d’où tu enlèves la charge. Décharger la cale d’un navire dont le pont reste chargé fait donc monter G : le navire s’allège et devient moins stable en même temps. C’est le piège des escales successives.
Tu déplaces un poids déjà à bord
Le déplacement total ne change pas, mais G se déplace parallèlement au trajet de la charge et proportionnellement à sa masse. Un ripage transversal donne à G une composante latérale : le navire prend une gîte, et il la garde tant que la charge n’est pas remise en place.
Exemple
Le déchargement qui dégrade la stabilité
Tu es sur un caseyeur, tu as embarqué la journée. Les casiers sont empilés sur le pont, la cale est pleine de captures. À l’arrivée tu commences par vider la cale, parce que c’est ce que le mareyeur attend. Résultat : tu as retiré du poids bas, tu as gardé du poids haut, ton G est monté et ton GM a fondu — sur un navire devenu plus léger, dont le déplacement plus faible pèse en moins dans le couple Δ × GZ. Les deux facteurs du couple ont donc diminué en même temps. Le navire est plus mou à quai qu’il ne l’était en pêche.
Le givrage, explicitement au programme, est la version sournoise du même phénomène. La glace se dépose sur les superstructures, les gréements, les pavois — c’est-à-dire aussi haut que possible sur le navire. Elle ajoute des tonnes exactement là où elles font le plus de mal, elle s’accumule sans bruit, et elle augmente en même temps la prise au vent. Un navire qui givre perd du GM heure par heure sans qu’aucune manœuvre ait été faite à bord.
Ce n’est pas une image : la division 211 chiffre le phénomène. Pour les navires de pêche de longueur inférieure à 24 mètres, son annexe sur l’influence du givrage impose de compter, en zone A, 30 kg par mètre carré sur les ponts exposés aux intempéries et les passavants, et 7,5 kg par mètre carré sur l’aire latérale projetée de chaque bord hors de l’eau — la moitié en zone B. La zone A couvre notamment, quelle que soit l’époque, tout ce qui est au nord de 66°30′ N et au sud de 60°00′ S, et en hiver les mers de Barents, de Béring et d’Okhotsk ainsi que le large des côtes du Canada. Sur un pont exposé de 60 m², ces 30 kg/m² représentent près de deux tonnes, posées au niveau du pont et au-dessus.
Les carènes liquides : le poids qui bouge tout seul
C’est le point du programme que je vois le plus souvent mal restitué, alors qu’il est simple si on le prend par le bon bout.
Définition
Carène liquide
La surface libre d’un liquide dans une capacité partiellement remplie — soute, ballast, caisse journalière, vivier, ou eau embarquée sur le pont. Le liquide n’étant pas solidaire de la coque, il se déplace dès que le navire gîte.
Voilà ce qui se passe. Le navire gîte de quelques degrés. Le liquide de la capacité entamée coule vers le côté bas. Son poids se retrouve donc décalé du côté où le navire penche déjà, ce qui crée un moment qui s’ajoute à la gîte au lieu de s’y opposer. Le résultat, mesuré depuis l’extérieur, est indiscernable d’une montée du centre de gravité : on parle d’une élévation virtuelle de G, ou d’une perte de GM. Aucun poids n’a pourtant bougé au sens du chargement, et c’est bien ce qui rend l’effet traître.
La quantité de liquide n'est pas le sujet
L’intuition dit qu’une capacité presque vide est presque inoffensive. C’est faux. Ce qui commande l’effet, c’est la géométrie de la surface libre, et surtout sa largeur : pour une surface rectangulaire, le moment d’inertie varie comme le cube de la largeur. Une capacité presque vide a la même surface libre qu’une capacité à moitié pleine — donc quasiment le même effet, pour un poids ridicule. Corollaire pratique : une cloison longitudinale qui coupe une capacité en deux dans le sens de la largeur divise l’effet par quatre.
Deux conséquences opérationnelles, et ce sont elles qu’on attend de toi :
- Une capacité entamée est le problème ; une capacité pleine ou vide ne l’est pas. Le recueil de 2008 considère qu’au-delà de 98 % de remplissage, l’effet n’a plus à être pris en compte. D’où le réflexe de bord : on ne navigue pas avec six soutes à moitié pleines quand on peut naviguer avec trois soutes pleines et trois vides.
- L’eau qui n’est pas censée être là est la pire. L’eau embarquée sur un pont, dans une cale ou dans un local envahi n’a ni cloison ni volume défini : elle occupe toute la largeur disponible, et c’est le cas où la largeur de la surface libre est maximale.
La division 211 ne laisse d’ailleurs pas le choix au constructeur : chaque cas de chargement du dossier doit présenter le détail des calculs de corrections de carènes liquides, et la hauteur métacentrique initiale corrigée de cet effet. Le GM dont parle la réglementation est toujours le GM corrigé.
Voir aussi
Chiffrer la perte de GM due aux surfaces libres, comprendre l'angle de début d'envahissement, et savoir pourquoi une voie d'eau maîtrisée peut quand même emporter le navire.
Le calcul de la correction, et ce qui se passe quand l'eau entre pour de bon.
Mesurer GM pour de vrai : l’expérience de stabilité
KG ne se mesure pas au mètre ruban. On le détermine expérimentalement, à l’achèvement du navire — puis on le recalcule à chaque chargement à partir de là.
Le principe tient en une phrase : on déplace une masse connue en travers, on mesure la gîte obtenue, et on en déduit GM. Le moment inclinant appliqué est le produit de la masse par sa distance de déplacement ; le moment de redressement qui lui fait équilibre fait intervenir le déplacement du navire, GM et la tangente de l’angle. En égalant les deux, GM tombe.
La division 211 encadre le protocole avec une précision qui en dit long sur les pièges du procédé. Attention au périmètre : le passage ci-dessous est tiré du chapitre consacré aux navires de pêche, et ses valeurs d’angle lui sont propres — le recueil international de 2008, lui, retient une plage de 1° à 4° de gîte de chaque bord pour l’essai en général. Les chiffres ne sont donc pas universels ; c’est la logique du protocole qui l’est.
Il convient d’effectuer 4 inclinaisons au moins, 2 de chaque bord, chacune de ces inclinaisons devant conduire à un angle de gîte au moins égal à 2° et n’excédant pas une valeur de 3°. Cet angle de gîte ne doit pas être obtenu par un transfert de liquide.
Chacune de ces contraintes corrige une erreur possible. Quatre inclinaisons des deux bords, pour éliminer une gîte initiale ou un défaut de symétrie. Un angle borné en bas et en haut, parce qu’en dessous du plancher la mesure se noie dans le bruit et qu’au-dessus du plafond l’hypothèse du métacentre fixe ne tient plus — c’est ce raisonnement qui explique aussi bien la plage de 2° à 3° du texte français pour la pêche que celle de 1° à 4° du recueil international. Et l’interdiction du transfert de liquide, parce qu’on ne peut pas mesurer une stabilité en créant précisément l’effet qui la fausse. Le même article impose d’ailleurs d’éviter toute carène liquide pendant l’essai, ou de corriger les résultats en conséquence.
Le sens de lecture qui sauve
Retiens la chaîne dans l’ordre où elle se casse : un poids monte, donc G monte, donc GM diminue, donc GZ diminue, donc le couple de redressement diminue, donc l’angle que la mer peut te prendre augmente. Chaque maillon est une question d’examen possible, et le récit tient debout dans les deux sens.
Ce que le programme du capitaine 200 attend exactement
Le sous-module Stabilité du capitaine 200 pèse 24 heures et il est explicite sur le niveau demandé. Ses verbes sont décrire, définir, expliquer — pas calculer.
Décrire à l’aide de schémas les forces appliquées au centre de gravité du navire et au centre de carène. Décrire les conditions d’équilibre du navire. Définir la gîte et l’assiette. Définir les couples de chavirement et de redressement. Définir la stabilité initiale transversale et longitudinale. […] Expliquer les modifications de l’équilibre et de la stabilité transversale par déplacement, addition ou soustraction de poids; cas du givrage. Définir les carènes liquides et expliquer leur effet sur la stabilité transversale.
Autrement dit : si tu sais dessiner G, B et M sur une coupe, expliquer ce qui se passe quand le navire gîte, dire ce que devient GM quand on monte une charge, et raconter pourquoi un réservoir entamé est un problème, tu as le programme. Le calcul de la position du métacentre, le rayon métacentrique, le moment du couple de stabilité et le tracé des courbes de bras de levier n’arrivent qu’au programme du capitaine 500.
La stabilité ne se perd pas d’un coup. Elle se perd tonne par tonne, capacité entamée par capacité entamée, sans qu’aucun voyant ne s’allume.
Le vrai réflexe de bord n’est donc pas un calcul mais une question, posée avant chaque appareillage : depuis la dernière fois où je savais mon navire sain, qu’est-ce qui est monté, et qu’est-ce qui a commencé à bouger tout seul ?