À retenir
La règle 6 du RIPAM ne donne aucun chiffre. Elle te donne un raisonnement en 12 facteurs pour que tu déterminnes toi-même la vitesse à laquelle tu peux naviguer sans risquer l'abordage.
- 6 facteurs pour tout le monde (visibilité, trafic, manœuvrabilité, lumière, vent/mer/courant, tirant d'eau), 6 facteurs supplémentaires si tu as un radar.
- La règle de base : tu dois pouvoir t'arrêter dans la distance que tu vois ou que tu détectes. Pas de seuil fixe, c'est un raisonnement.
- Piège classique : le 5 nœuds à 300 m du rivage n'est pas la règle 6 RIPAM — c'est un plafond côtier qui s'ajoute au raisonnement de vitesse de sécurité.
La règle en 1 phrase
Tout navire doit maintenir en permanence une vitesse de sécurité telle qu’il puisse prendre des mesures appropriées et efficaces pour éviter un abordage et pour s’arrêter sur une distance adaptée aux circonstances et conditions existantes.
Reformulé : tu vas à la vitesse qui te laisse le temps de réagir — et surtout de t’arrêter — avant de rentrer dans quelque chose ou quelqu’un.
Ce que j’aurais voulu qu’on me dise au début : cette règle ne te donnera jamais de chiffre. Et c’est voulu. Elle te donne une obligation de résultat (pouvoir s’arrêter à temps) et une méthode pour y arriver (12 facteurs à considérer). C’est à toi de faire le calcul à chaque fois, selon ta situation.
Pourquoi il n’y a pas de chiffre absolu
C’est souvent la première frustration quand on découvre la règle 6. On cherche un plafond, un tableau de correspondance, quelque chose de fixe à mémoriser. Ça n’existe pas dans le RIPAM.
Et pour cause : la vitesse de sécurité d’un voilier de 8 mètres qui sort d’un port par une belle journée ensoleillée sur une mer calme n’a rien à voir avec celle d’un cargo de 200 mètres qui entre dans un chenal encombré par temps de brume. Même endroit, même moment, vitesse de sécurité radicalement différente.
La règle est construite sur un principe : ce n’est pas la vitesse qui est réglementée, c’est ta capacité à manœuvrer et à t’arrêter dans les conditions du moment. La vitesse, c’est la conséquence de ton analyse — pas la règle elle-même.
À l’oral du CMP, quand un examinateur te demande “à quelle vitesse tu navigues dans la brume à l’entrée du port ?”, la bonne réponse n’est pas “3 nœuds” ou “5 nœuds”. C’est : “à la vitesse qui me permet de m’arrêter dans la distance que je vois, compte tenu du trafic, de la manœuvrabilité de mon bateau et des conditions météo.” Puis tu cites les facteurs pertinents pour le cas donné.
Les 6 facteurs pour tout le monde
Ces six facteurs du paragraphe (a) s’appliquent à tout navire, sans exception. Voilier de 6 mètres comme pétrolier de 300 — même règle, même obligation.
Bloc A — Pour tous les navires (6 facteurs)
Ces facteurs s'appliquent à tout navire, sans exception.
Visibilité
Brume, nuit sans lune, forte pluie : tu dois pouvoir t'arrêter dans ce que tu vois.
Densité du trafic
Plus il y a de monde (zone de pêche, chenal, rade), plus la probabilité d'imprévu monte.
Manœuvrabilité du navire
Voilier de 10 m vs cargo de 200 m : pas la même réponse au frein. Connaître son navire.
Arrière-plan lumineux (de nuit)
Lumières de port, littoral éclairé, éblouissement par tes propres feux dans la brume.
Vent, mer, courant, dangers
Courant fort modifie la distance d'arrêt. Mer formée réduit la stabilité. Écueil = marge réduite.
Tirant d'eau / profondeur
Eau peu profonde = effet de sol, distance d'arrêt augmente, manœuvres contraintes.
Bloc B — Si tu utilises un radar (6 facteurs supplémentaires)
S'ajoutent aux 6 facteurs précédents — le radar n'est jamais une dispense.
Limites de ton radar
Tout radar a une portée, une résolution, un temps de rotation. Radar plaisance ≠ radar commerce.
Échelle de portée utilisée
12 milles ne voit pas les détails à 0,5 mille. 0,5 mille masque les approches rapides lointaines.
Parasites mer / pluie
Houle = échos parasites. Pluie = atténuation. Le radar ne voit pas bien dans le mauvais temps.
Petits objets non détectés
Semi-rigide, container à la dérive, homme à l'eau : invisibles ou presque sur radar.
Nombre, position, mouvements
Plus d'échos = plus de temps d'analyse. Laisse le temps de comprendre la situation.
Évaluation précise de la visibilité
Le radar permet d'estimer la distance d'apparition d'un écho. Affine, ne dispense pas.
La vitesse de sécurité n'est pas une vitesse fixe — c'est celle qui te permet de prendre une action efficace pour éviter l'abordage compte tenu de ces 6 (ou 12) facteurs.
Voilà comment lire ces six facteurs dans la réalité :
La visibilité est le facteur le plus direct : si tu ne vois qu’à 100 mètres, ta distance d’arrêt doit être inférieure à 100 mètres. Point. Si ton bateau met 200 mètres à s’arrêter à ta vitesse actuelle, tu es déjà trop rapide — qu’il y ait ou non quelqu’un devant toi.
La densité du trafic joue sur la probabilité d’un événement inattendu. Dans un chenal de port avec des ferry, des voiliers et des pêcheurs entremêlés, la chance de croiser quelqu’un qui fait un écart augmente considérablement. Ta marge de réaction doit être plus grande.
La capacité de manœuvre de ton navire — et notamment ta distance d’arrêt — est spécifique à ton bateau. Un voilier à faible vitesse avec de la dérive ne réagit pas comme une vedette moteur légère. Connaître comment ton bateau se comporte à l’arrêt, c’est une obligation implicite de la règle 6.
L’arrière-plan lumineux de nuit est un facteur que beaucoup oublient. Les lumières d’un port en arrière-plan peuvent masquer ou retarder la perception des feux de navigation d’un autre navire. Tes propres feux, diffusés dans la brume, peuvent aussi t’éblouir. De nuit dans ces conditions, tu vois moins bien que tu le crois.
Le vent, la mer, le courant et les risques pour la navigation : un courant fort modifie ta distance d’arrêt effective. Une mer formée réduit ta stabilité et ta réactivité à la manœuvre. Un écueil proche réduit ton espace de dégagement. Ces éléments réduisent ta marge, donc ta vitesse doit l’être aussi.
Le tirant d’eau par rapport à la profondeur disponible intervient principalement sur les gros navires, mais pas seulement. En eau peu profonde, les navires à fort tirant d’eau subissent l’effet de sol : la résistance à l’avancement augmente, les distances d’arrêt s’allongent, les manœuvres sont plus molles. Si tu fréquentes des zones peu profondes, ce facteur te concerne.
Le concept central : pouvoir s’arrêter dans ce que tu vois
C’est la métaphore qui m’a le mieux aidé à comprendre la règle 6 : imagine que tu conduis une voiture dans le brouillard. Tu éclaires à 50 mètres. Si tu allais à 130 km/h, tu ne pourrais jamais freiner à temps si quelque chose apparaissait dans tes phares. Donc tu ralentis jusqu’à ce que ta distance de freinage soit inférieure à ta distance de visibilité.
En mer, c’est exactement le même principe. La distance que tu vois (ou que tu détectes au radar) définit la distance maximale à laquelle tu peux espérer identifier un danger. Ta distance d’arrêt doit être inférieure à cette distance. Sinon, tu navigues en aveugle sur l’obstacle suivant.
Vitesse de sécurité — la règle des distances
Ta vitesse est sûre si et seulement si tu peux t'arrêter dans la distance que tu vois.
Ce que tu vois
≈ Distance visible
Distance d'arrêt
≤ Distance visible
Si tu ne peux pas t'arrêter dans la distance que tu vois, ta vitesse est trop élevée — peu importe le chiffre absolu.
Ce que la règle 6 ne dit pas explicitement, mais que la logique commande : si ta visibilité chute à zéro (brume dense), la seule distance d’arrêt cohérente est… quasi nulle. Autrement dit, tu dois être capable de t’arrêter presque sur place. En pratique, ça peut signifier naviguer au minimum syndical ou stopper en attendant une amélioration. La règle 6 ne te force pas à rester au port, mais elle te force à être honnête avec toi-même sur ce que tu peux faire.
Les 6 facteurs supplémentaires si tu as un radar
Le paragraphe (b) ne concerne que les navires qui utilisent un radar opérationnel. Si ton radar est éteint ou en panne, tu n’es tenu qu’aux six facteurs (a) — mais tu perds aussi les informations qu’il te donnerait.
Avoir un radar ne t’autorise pas à aller plus vite. Il te donne des informations supplémentaires à intégrer dans ton raisonnement vitesse. Et ces informations viennent avec leurs propres limites.
Les caractéristiques et limites de ton équipement radar varient énormément selon le modèle. Un radar de plaisance à 300 euros n’a pas les mêmes performances qu’un radar de commerce. Résolution, temps de rotation, portée maximale, seuil de détection des petites cibles — autant de paramètres qui affectent ce que tu vois réellement.
L’échelle de portée utilisée est un choix qui comporte des compromis. Zoomer à 0,5 mille pour voir les détails près de toi te prive de la vision des approches rapides lointaines. Rester à 12 milles te fait rater les détails à faible distance. La vitesse doit être cohérente avec l’échelle que tu uses réellement.
Les effets météo sur la détection : houle forte = échos parasites qui masquent les vraies cibles (sea clutter). Pluie intense = atténuation et faux échos (rain clutter). Un radar dans le mauvais temps voit moins bien et produit plus de bruit. Ce n’est pas une raison de ne pas l’utiliser — c’est une raison de ne pas lui faire une confiance aveugle.
Les petits objets non détectés : un semi-rigide de plaisance, un container à la dérive, une bouée chavirée, un homme à l’eau — faible surface équivalente radar, souvent invisibles ou fondus dans le fouillis de mer. Le radar te donne une vue partielle du trafic, pas exhaustive.
Le nombre et les mouvements des échos : plus il y a de cibles sur l’écran, plus le temps d’analyse augmente. Dans un chenal très fréquenté, tu peux te retrouver à gérer simultanément cinq ou six situations. La vitesse doit laisser le temps de toutes les traiter avant qu’une distance critique soit atteinte.
L’évaluation précise de la visibilité via le radar : le radar permet de mesurer à quelle distance un écho devient visible sur l’écran. C’est une façon d’affiner ton estimation de la visibilité — bien plus précise qu’une appréciation à l’œil. Mais c’est un outil d’évaluation, pas une dispense de jugement.
RIPAM règle 6 vs limites de vitesse côtières
C’est la confusion la plus fréquente à l’oral, et elle a des conséquences pratiques réelles. La règle 6 du RIPAM et les limitations côtières de vitesse ne sont pas la même chose, ne viennent pas des mêmes textes, et ne s’appliquent pas de la même façon.
| Cadre | Source | Application |
|---|---|---|
| RIPAM règle 6 | Convention COLREG 1972, décret d’application FR | Partout, tout le temps, tous navires — vitesse déterminée par raisonnement en 12 facteurs, pas de seuil fixe |
| Limite côtière autour de 5 nœuds à 300 m du rivage | Règles locales / arrêtés applicables à la zone, à vérifier avant de naviguer | Zone côtière définie, seuil chiffré fixe ou consigne locale, s’applique en plus de la règle 6 — non substituable |
Les deux cadres coexistent. Être à 4 nœuds à 200 mètres du rivage ne t’exonère pas de respecter la règle 6 RIPAM — si les conditions exigent que tu sois à 2 nœuds pour pouvoir t’arrêter à temps, c’est 2 nœuds qu’il faut faire. Inversement, être à 6 nœuds au large en visibilité parfaite sans trafic peut être tout à fait conforme à la règle 6, même si une zone côtière proche impose 5 nœuds.
Retenons la règle générale : la limite côtière est un plafond local et fixe. La règle 6 est un raisonnement permanent et contextuel. L’un ne remplace pas l’autre.
La cascade R5 → R6 → R7 → R19
Les règles du RIPAM ne fonctionnent pas en silo. Il y a une logique de séquence, et la règle 6 est le pivot entre ce que tu observes et ce que tu vas faire.
Cascade RIPAM — la règle 5 déclenche tout le reste
Sans veille, aucune des règles suivantes ne peut s'appliquer.
Veille
Vue + ouïe + moyens. Tu détectes.
Risque d'abordage
Tu évalues si la situation observée crée un risque.
Vitesse de sécurité
Tu adaptes ta vitesse à ce que tu vois et ce que tu pèses.
Brume
R5 intensifiée : veille doublée, tous moyens activés.
Toutes ces règles présupposent R5. Sans veille, le RIPAM ne s'enclenche pas.
R5 (veille) fournit les données : tu regardes, tu écoutes, tu utilises ton radar et ton AIS. Sans veille, tu ne sais pas ce qui t’entoure — donc tu ne peux pas calibrer ta vitesse en fonction de la réalité du trafic et des conditions.
R6 (vitesse) utilise ces données pour décider à quelle allure naviguer. C’est le premier acte de gestion du risque : ajuster ta vitesse en amont, avant qu’un risque d’abordage soit identifié, pour garder le temps et l’espace nécessaires à la réaction.
R7 (risque d’abordage) évalue ensuite si une situation concrète est en train de se développer. Mais son efficacité dépend directement de R6 : si tu vas trop vite, tu n’as plus le temps de faire le raisonnement de R7 correctement avant d’être trop proche.
R19 (visibilité réduite) renforce R6 dans les conditions dégradées. Quand la brume tombe, les mêmes 12 facteurs s’appliquent — mais la visibilité, le radar et la distance d’arrêt deviennent les facteurs dominants. R19 te rappelle que dans ces conditions, ta vitesse de sécurité tend vers le minimum.
Pièges à l’oral d’examen CMP
Voici ce que j’ai vu coincer — et ce que l’examinateur attend de ne pas entendre.
-
Erreur 1 — “la vitesse de sécurité, c’est 5 nœuds”. Non. Aucun chiffre dans la règle 6. Si tu lâches un chiffre sans expliquer le raisonnement, l’examinateur creuse immédiatement. Ce qu’il veut entendre : tu décris le raisonnement en facteurs, pas un plafond arbitraire.
-
Erreur 2 — oublier la distance d’arrêt de son propre navire. La règle 6 parle explicitement de “distance d’arrêt” dans les facteurs (a)(iii). La connaître pour son bateau est une obligation implicite. Beaucoup de candidats savent citer les facteurs mais ne savent pas estimer la distance d’arrêt de leur propre unité. Si tu prépares le CMP sur un bateau école, pose la question à ton moniteur avant l’oral.
-
Erreur 3 — croire que le radar autorise à aller plus vite. Le radar ne t’autorise rien de plus — il t’ajoute 6 facteurs supplémentaires à analyser. Et parmi eux, les limites de l’instrument lui-même (facteur b-i). L’examinateur connaît cette confusion et la teste.
-
Erreur 4 — ne pas faire le lien avec R5. La règle 6 présuppose que tu fais une veille correcte (R5). Si tu décris ta vitesse de sécurité sans mentionner que tu as activé tous tes moyens de veille pour avoir les informations pertinentes (visibilité réelle, trafic observé, conditions météo évaluées), tu rates la logique de la cascade. R6 est la conséquence de R5, pas une règle autonome.
À mémoriser
Mémo express — Règle 6 : vitesse de sécurité
À retenir
- Pas de chiffre absolu dans la règle 6 — c'est un raisonnement en 12 facteurs
- Principe central : pouvoir s'arrêter dans la distance que tu vois (ou détectes au radar)
- 6 facteurs (a) pour tous, 6 facteurs (b) supplémentaires si radar opérationnel
- R6 dépend de R5 (veille) et conditionne R7 (évaluation du risque)
Si on te demande X, tu réponds Y
- "Vitesse de sécurité réglementaire ?" → il n'y en a pas — tu cites les 12 facteurs et tu appliques au cas
- "5 nœuds à 300 m, c'est la règle 6 ?" → non, c'est une limite côtière qui s'ajoute à R6, cadres distincts
- "Le radar t'autorise à aller plus vite ?" → non, il t'ajoute 6 facteurs à analyser, dont ses propres limites
Pièges à éviter
- Sortir un chiffre sans expliquer le raisonnement — l'examinateur creuse toujours derrière
- Oublier que la distance d'arrêt de ton propre navire est un facteur explicite de R6
- Confondre limite côtière locale (plafond) et vitesse de sécurité RIPAM (raisonnement contextuel)